Sommes-nous en guerre ?

Ces derniers jours, j’ai assisté à une mutation étonnante sur mon écran d’ordinateur : sur les réseaux sociaux, les insupportables commentaires politiques et autres extraits vidéo relayant la bourde d’untel ou unetelle ont été phagocytés par des images d’un autre genre…

Hélicoptères tournoyant dans le petit soleil du matin, camions entiers de bottes de paille que l’on décharge en urgence, brasero de fortune brûlant sans relâche, visages fatigués, corps emmitouflés…

Aurais-je glissé dans une faille temporelle ?

SERIONS-NOUS EN GUERRE ?

Pour les vignerons français, c’est tout comme.

Depuis la nuit du 19 au 20 avril, les nuits blanches se sont enchaînées.

Un seul combat : le froid. 

Suite à un printemps très en avance (près de 3 semaines : souvenez-vous de ce joli mois de mars !), les bourgeons sont sortis très tôt… Trop tôt.

La brutale chute des températures, allant jusqu’à -8° dans certaines régions, a provoqué des gelées mortelles pour ces raisins en devenir.

Petit cadavre de bourgeon sous le soleil printanier. #rippetitraisin

Pour certains, c’est une année entière de travail de perdue, parfois en une seule nuit.

« Coucou, il te reste 5 mois à tenir jusqu’aux vendanges… où tu n’auras RIEN à ramasser. T’as du stock à revendre j’espère copain ? Allez, bonne journée, hein. »

AH, MAIS C’EST LE JEU MA PAUVRE LUCETTE…

Les aléas des métiers de la terre, me direz-vous. Oui, oui…

Sauf que, ce type de gelées printanières, ce n’est pas normal : « C’est du jamais vu, là c’était une nuit d’hiver ! », me confie Christine, la compagne d’Yvon Vocoret.

Yvon, qui a tout essayé : bougies antigel, aspersion… Rien à faire, vers les 6h du matin, à Chablis, la température a chuté à -7°. Il a tout perdu.

Avis à tous les climato-sceptiques : le réchauffement, c’est une réalité, avec par exemple ce genre de conséquences. Pas cool, hein ?

Même avec les gros moyens (aspersion des vignes pour éviter le choc des températures au moment de la fatale gelée du matin), le vignoble chablisien a plus que morflé, cette année encore. Merci Laurence pour la photo 😉

Et puis, dans certains vignobles, ce n’est pas la première année blanche à traverser. Une fois, ça peut passer : on se débrouille avec la banque, on trouve d’autres solutions, on serre la ceinture. 2 fois, ça commence à être chaud, faut être inventif. Mais 4 fois, en moins de 6 ans, ça commence sérieusement à piquer, et à remettre en question la survie de votre exploitation. Souvenez-vous de Lise et Bertrand, dont je vous racontais l’histoire incroyable l’hiver dernier… À Montlouis, après des nuits à tenter l’impossible, les Jousset estiment les pertes à plus de 50 %. Il faut attendre encore quelques semaines pour affiner cette estimation, le temps d’observer ou non la naissance de contre-bourgeons.

Plus qu’un coup dur.

Si je m’amuse (#questcequonsefendlapoire) à continuer mon petit tour de France de ces vignerons que j’ai rencontrés, ceux qui gèrent leurs finances tout seuls comme des grands sans être adossés à une coopérative ou à un grand groupe, eh ben, c’est pas jojo…

À Bordeaux, Pierre du Château La Rose Côtes Rol, Diane du Château Degas, Elsa du Château Mémoires, Grégoire et Bénédicte du Château Moulin Pey-Labrie ou encore Karl et Yann du Château Mangot partagent le même constat : ils ont tous perdu plus de 75 % de leur récolte.

Saint-Émilion, l’Entre-deux-Mers, Cadillac, Fronsac… Il fait bien triste de se promener dans le vignoble bordelais en ce moment.

En Champagne, Laurent Vauversin, Laure et Pascal Doquet, Franck Pascal et bien d’autres, ont vu plus de 50 % de leurs bourgeons se faire griller, toujours cette fameuse nuit du 19 au 20 avril.

Inspection anxieuse des parcelles, par Laurent Vauversin. Il est pas beau, ce joli ciel bleu provocateur ?

Autre région bien touchée : le Jura. Déjà que leurs rendements étaient très faibles, que les stocks étaient minimes (souvenez-vous, les domaines Ratapoil ou Houillon-Overnoy me racontaient les derniers millésimes déjà bien compliqués à gérer… ), ce gel 2017, c’est simple, c’est la cata. Plus de 70 % pour ces deux domaines cités, me confiait Raphaël par message.

Dans les Terrasses du Larzac, ou la Vallée du Rhône*, ça a aussi morflé, mais apparemment « dans des proportions limitées », m’a soufflé un brin superstitieux Olivier. Ouf pour eux. And touch wood, quand même.

Finalement, c’était moins triste, cette overdose politicienne.

ALORS ON FAIT QUOI ?

Eh ben, on les soutient, ces gars qui ont TOUT essayé pour sauver leurs vignes, allant jusqu’à louer des hélico avec leurs voisins pour brasser l’air, ou foutre le feu à tout ce qu’ils avaient sous la main pour créer une nappe de fumée empêchant les rayons de l’aube de griller leurs bébés…

Et c’est là que j’ai une très bonne nouvelle : VOUS AVEZ LE CHOIX (damned, ça devient tendance, cette formule) !

  1. Leur envoyer des bisous : un peu d’amour, ça fait toujours du bien. Le souci, c’est que dans certaines régions, il y a beaucoup de vent. Possible que votre colis n’arrive pas à la bonne adresse.
  2. Acheter leur vin : réunir des copains, déboucher une bonne bouteille, passer un chouette moment… Pas facile-facile de montrer son soutien, hein ? Bon, une condition quand même invitez-moi buvez BON : l’idée c’est de soutenir ces vignerons qui travaillent bien… pour qu’ils puissent continuer. Alors n’hésitez pas à aller directement sur leur site Internet (liens ci-dessous), ou à leur passer un coup de fil, notamment pour tous ceux cités dans cet article (Dites leur que vous venez de ma part 😉 ). Vous pouvez aussi utiliser l’application RAISIN, pour toutes les bonnes adresses où boire et acheter des vins dits « naturels ».
  3. Faire un don à l’association des Vendanges Solidaires, dont l’objectif est justement de soutenir les vignerons lourdement impactés par des aléas climatiques dramatiques. Pour faire un don c’est ICI (et c’est hyper simple), pour en savoir plus sur l’association c’est et pour suivre son actu, ICI.

Je sais, l’argent, c’est sale, mais ici, les projets qui découleront des dons sont hyper chouettes : encourager la solidarité, le regroupement entre vignerons (pour partager du matériel, financer une action commune…), sauver un jeune domaine… Bref, un peu d’humanité, presque de l’humanitaire (pas pour les vignerons hein, mais pour nous, qui souhaitons continuer de déguster leurs nectars).

Quelque soit votre action, elle ne peut que faire du bien à ces hommes et ces femmes qui vivent des journées extrêmement difficiles. 

N’hésitez pas à partager cet article, et à me donner votre avis en commentaire.

Et MERCI, à tout ceux qui ont lu jusqu’au bout… et qui vont jouer le jeu.


*Et je n’oublie pas les autres vignobles (pour lesquels je n’ai pas (encore) fait de reportages) : l’Alsace notamment, a été durement touchée je crois, et d’autres sous-régions du Languedoc.


Les liens vers les sites (quand ils existent) des vignerons cités :

Bonne dégustation !

7 Responses to “Sommes-nous en guerre ?

  • Merci pour ce bel article.
    Je ne sais pas pour les autres régions, mais en bourgogne nos feux de bois et de paille ont suscités pas mal de colère de la part des habitants des villages. Ce qui est tout à fait comprehensible, ouvrir ses volets le matin et se prendre un nuage de fumée dans la tête n’est pas agréable.
    On nous a accusé de ´viticulteurs-pollueurs’ ce qui n’est pas tout à fait faux. On calculera pas le CO2 émis ces nuits la. Mais on n’a pas eu le choix. Tout s’est fait tellement dans la précipitation.

    Une 2eme année de gel ici, devrions nous pas nous pencher sérieusement sur ce problème jusque là considéré comme exceptionnel ? S’ il arrive tous les ans, il faudra qu’on trouve des solutions plus précises – et plus propres.
    J’ai des amis vignerons sur Meursault qui ont vu qu’allumer les bougies (très onéreuses) n’ont pas vraiment sauver les bourgeons.

    Pour finir, je voudrais saluer la solidarité qui s’est créée entre vignerons ces nuits la. Tout seul on arrive pas a grand chose face à des défis de cette taille.

    • Merci Morgane pour ce beau témoignage. Oui, pas évident de faire comprendre aux riverains l’urgence de la situation, le peu de moyens à disposition, les enjeux… Heureusement, la solidarité semble avoir joué un rôle de taille dans la plupart des vignobles, et si elle n’a pas toujours suffit pour limiter les dégâts, elle a mis du baume au coeur de plus d’un vigneron. Il faut à présent mener une vraie réflexion – avec toute l’interprofession, mais aussi les pouvoirs publics – sur les solutions à mettre en oeuvre pour éviter que de tels épisodes ne se reproduisent. Que ce soit du côté de la viticulture en préventif (taille haute ? cépages moins précoces ?), des outils (éoliennes ?), ou des frais conjoncturels que tout cela engendre…
      Bon courage à vous pour la suite, et au plaisir d’échanger !

  • Super article…. et une très belle plume! l’humour au frontière du cynisme qui accompagne les passages difficiles rend notre réalité plus légère… un petit sourire en coin qui redonne du courage… et donne envie d’avancer….
    Nous avons été gelé à 80% pourcents sur un merlot, et quasi 100% sur un plantier…. on recommencera l’an prochain!
    On s’en sort plutôt bien sûr l’ensemble de la propriété!
    On a décidé de réduire notre production cette année, et de vendre un peu de raisin à quelques potes qui ont été gelés violemment…. (guilhem barré par exemple…) pour qu’ils puissent faire un peu de vin….
    Merci pour l’article, ainsi que l’initiative,
    A bientôt j’espère:)

    • Merci Jordan pour ces quelques mots qui me vont droit au coeur 🙂
      Au plaisir !

  • wendenbaum laurie
    7 mois ago

    Merci, j’ai eu la larme a l’oeil… Peut être parce que je viens de quitter une bande de joyeux buveurs et vignerons de BONS vins pour aller mettre un papier blanc dans l’urne… Peut être parce que tous les vins que je viens juste de boire m’ont convaincu que ce métier est beau, que j’ai choisi la bonne reconversion et que… je réalise que je vais vraiment en chier dans ce métier…
    On les aime ces vignerons, faut pas qu’ils l’oublient. Merci pour ces mots.

    • C’est aussi dans les moments difficiles que de belles choses émergent… Accrochez-vous Laurie, ça en vaudra toujours la peine.
      Merci à vous.

  • Christelle
    7 mois ago

    pour les arboriculteurs même combat : envolés, pommes, poires et autres jolis fruits! J’en connais pour qui ça fait trois fois en quatre ans… mais pas de stock au delà de l’année pour eux…Acheter directement aux producteurs pour que l’intégralité du prix leur revienne est un début de solution…

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