Quand deux gars du Beaujolais décident de faire du bon vin.

Guillaume et Sébastien sont deux joyeux lurons, qui se sont rencontrés il y a une quinzaine d’années sur les bancs de l’école.

Guillaume Goujon et Sébastien Dupré

Guillaume, à gauche, et Sébastien, à droite.

Au coeur du Beaujolais

Au sein du lycée viticole de Bel Air, ils construisent d’abord chacun de leur côté leur parcours. Guillaume suit un Bac pro vigne et vins, Sébastien un Bac scientifique spécialisé agronomie et environnement. Pourtant, ils le savent déjà, ils veulent faire du vin. Ils enchaînent donc ensemble sur un BTS viti-oeno en apprentissage puis sur une licence commerciale.

L’un comme l’autre est issu du monde viticole : chez Guillaume, c’est le père, qui fait un peu de vin mais revend tout au négoce. Chez Sébastien, c’est surtout son parrain qui lui transmet la fibre…

L’idée de monter un domaine ensemble se présente rapidement. Un désir authentique… mais qu’ils refusent de prendre trop au sérieux.

piquets en bois prêts à être plantés

Ils ont à peine 20 ans, pas un sou de côté, et l’envie de ne pas brûler les étapes.

D’abord, profiter, sortir de ces collines verdoyantes qu’ici on nomme mamelons, se confronter à des vignerons d’autres régions… et faire la fête.

À peine leur diplôme en poche, ils filent vers le Sud, louent un appartement dans Montpellier, et cherchent chacun de leur côté un vigneron qui aurait besoin d’ouvrier viticole. Ils ne connaissent rien au secteur, veulent profiter des soirées étudiantes et du soleil méditerranéen.

Un détour au domaine de Montcalmès

Des bras, les vignerons en ont toujours besoin : les deux amis trouvent très vite des domaines où travailler. Mais, à trois jours d’être embauché, Sébastien se retrouve le bec dans l’eau : pour des raisons de comptabilité, son futur patron se désengage. Il lui conseille d’aller voir Fred, ce vigneron de Puechabon, au cœur des Terrasses du Larzac. Le bruit court que ce dernier a besoin de main-d’œuvre.

Fred, c’est Frédéric Pourtalié, propriétaire du domaine de Montcalmès. L’un des domaines stars de la région, dont les bouteilles sont réservées des mois à l’avance dans les meilleures adresses parisiennes.

Frédéric Pourtalié, du domaine de Montcalmès

Mais ça, Sébastien ne le sait pas encore. Il débarque, le lundi suivant, pour une année intense : des weekends festifs avec Guillaume, comme prévu… et la découverte d’un vignoble d’exception, non reconnu encore comme AOC (elle viendra en 2014). Un vignoble, des terroirs variés, et un vigneron de talent auprès de qui apprendre : Sébastien prend vite conscience qu’il a une chance inouïe d’être là. Aussi, à la fin de cette année, avant de retourner dans son Beaujolais natal, il prend soin de recommander son ami à Frédéric. Car Guillaume a encore envie d’évasion, et a justement besoin d’un nouveau contrat pour se permettre ensuite de prendre le large pour une année en Australie.

Les choses se passent comme prévu : pendant sept mois, Guillaume prend la relève au domaine de Montcalmès à la suite de Sébastien, et file ensuite au pays des kangourous.

Mais à son retour, ce n’est pas vers ses terres natales qu’il se dirige : il revient à Puechabon, aux côtés de Frédéric.

Il y restera sept ans.

La découverte des terroirs des Terrasses du Larzac, le bonheur de travailler et d’apprendre aux côtés d’un grand vigneron, qui transmet sans brusquer, qui avance sans faire de bruit et dont la passion illumine ceux qui l’entourent.

Les deux amis sont unanimes. C’est Frédéric Pourtalié qui leur a donné ce petit truc en plus, cette étincelle qui fait toute la différence : le vin, ce sont des techniques, des cépages, des terroirs… Oui. Mais c’est aussi quelque chose d’un peu magique, pas toujours explicable, un artisanat où la particule « ART » a toute sa place.


éclat de rire entre les deux amis

Et quand je rencontre Guillaume pour la première fois, c’est au fond de la cave de Frédéric, dont je viens déguster les vins. Il prend tout naturellement le relais quand le patron doit s’éclipser pour un appel, connaît les fûts, le parcours de tel ou tel jus, l’histoire de chaque parcelle. L’élève est devenu le bras droit du maître.

La confiance et la complicité des deux est tout simplement belle à voir.

C’est d’ailleurs Frédéric qui me présente le projet de Guillaume :

Il part cet hiver, il va bientôt faire son propre vin.

Guillaume, soudain plus timide, reste évasif, m’explique que rien n’est encore finalisé, mais que oui, en effet, avec un ami, ils sont en train de créer leur propre domaine dans le Beaujolais.

Guillaume Goujon dans ses vignes

La naissance d’un domaine

Je n’en saurais pas beaucoup plus mais, quand je recroise Guillaume six mois plus tard à l’occasion d’un salon, je me souviens de l’anecdote, et demande où il en est : le projet prend forme, il ne lui reste que quelques semaines à passer chez Montcalmès. Depuis quelques mois il fait des allers retours réguliers à Saint-Lager, pour préparer son arrivée.

Le fameux domaine a désormais un nom, le Domaine Dupré-Goujon. Les patronymes des deux amis sont accolés, et la toute première cuvée étiquetée.

La première étiquette du Domaine Dupré Goujon, millésime 2015

Pendant que Guillaume continuait de se former auprès de Frédéric, Sébastien n’a pas chômé : d’abord en tant que salarié auprès de son oncle, il s’installe officiellement à son compte à partir de 2013. Petit à petit, il reprend telle ou telle parcelle en fermage, acquiert telle autre et, avec Guillaume à distance, ils forment un GFA, pour créer leur entité commune. Le projet, c’est de se donner la possibilité de sélectionner des parcelles bien précises, en partant du vignoble historique de l’oncle de Sébastien, sur les pentes du Mont Brouilly.

Ces parcelles sont classées en Côte de Brouilly, l’un des 10 crus du Beaujolais. Aujourd’hui, certaines sont en passe de devenir Premier Cru, suit à des études géologiques soulignant la diversité et la qualité des sols.

la pente du Mont Brouilly

Voisine directe de Moulin-à-Vent et Fleurie, la Côte de Brouilly est souvent bien méconnue. Guillaume et Sébastien n’en sont que plus heureux : tout est possible, le challenge est grand.

L’heure du tout premier millésime

Les deux amis se rejoignent sur cette volonté de faire un vin de caractère, à la fois accessible et sophistiqué. Pour cela, ils vinifient chaque terroir séparément : les jus du bas de coteau de cette parcelle au Sud-Est ne seront pas mélangés à ceux du milieu de coteau. Un tout petit domaine mais déjà une vraie complexité… et de nombreux fûts !

On retrouve tout la finesse et la patience de Frédéric Pourtalié, dans cette façon de travailler le vin. La comparaison ne s’arrête pas là : Sébastien et Frédéric tiennent à donner du temps à leur vin, à ne pas brusquer les choses… Ils recherchent de belles maturités, puis mettent en place des macérations longues (2 à 3 semaines) et en douceur, pour travailler avant tout sur la finesse des tanins. L’élevage en demi-muids ou en fûts dure ensuite 12 mois puis, après l’assemblage, suivent 6 mois en cuve, pour enfin patienter encore 6 mois en bouteille.

Ainsi, cette fameuse première cuvée que Sébastien me fait déguster en ce tout début d’année 2018 provient de la vendange… 2015.

Et c’est bon. Diablement bon.

Du volume, de la matière toute en élégance, une once de rusticité et soudain comme un voile délicat, soyeux. Des notes de fruits croquants et d’épices, une envie de manger pour accompagner cette découverte suivie aussitôt d’une sensation de fraicheur qui suggère de déguster ce vin seul, sans autre accompagnement.

côte de Brouilly

En ce tout début d’année 2018, Guillaume est anxieux, il trouve le vin encore légèrement trop fermé, les tannins encore un peu durs, il me sonde du regard. Ces premiers avis comptent, il le sait : quand on n’a pas de nom à reprendre, quand on lance sa marque en partant de zéro, la première impression est primordiale.

Lui qui dans le duo qu’il forme avec Sébastien est en charge de la commercialisation, il a préféré repousser plusieurs fois la présentation de leur nouveau-né.

Mais au fil des semaines, la confiance revient : les retours sont excellents.

Il va falloir être prudents : ils n’ont pour le moment qu’une cuvée et en petite quantité. Ne pas se disperser, bien choisir les clients avec qui travailler, trouver ceux qui partagent leur philosophie et sauront défendre leur vin et leurs valeurs.

Sébastien dans le chai

Car les deux copains sont surprenants : s’ils avouent entre deux rires qu’ils adorent toujours autant boire des canons avec les copains, ils n’en sont pas moins des accros au travail, passionnés par leur métier auquel ils vouent tous leurs weekends.

Copier la nature, créer de la vie

Ce qui les occupe autant, c’est bien sûr ce travail en dentelle dans le chai, mais plus encore – car c’est toute l’année ! – le travail aux vignes, qu’ils ont choisi de convertir en bio. Et ils ne s’arrêtent pas là : Sébastien est féru d’agriculture du vivant, un label encore très en marge, qui repose essentiellement sur des sols couverts et de l’agroforesterie.

Le principe est simple et les bénéfices sont immenses.

En gros on copie la nature : on sème des couverts végétaux entre les rangs de vignes pour protéger le sol de la sècheresse, de l’érosion… et pour nourrir tous ses habitants ! Ainsi on va pouvoir améliorer l’activité biologique des sols et abriter bon nombre d’auxiliaires de la vigne. L’arbre doit quant à lui permettre d’atténuer les excès du climat et abriter encore et toujours plus de biodiversité : insectes, oiseaux chauvesouris…

Une véritable philosophie environnementale, que l’on a vite envie de partager à entendre Sébastien expliquer ses recherches, ses lectures, sa rencontre avec Patrick Meyer, vigneron alsacien précurseur en la matière (Interview excellente ici par Rue89, où ce dernier explique comment il est gentiment passé de « fou » à « précurseur ») .

Un travail de longue haleine, à mener avec constance et persévérance pour une transformation progressive de pieds de vigne qui ont connu d’autres pratiques. Ces dernières années, il a ainsi fallu arracher un rang sur trois puis palisser les vignes, rien que pour préparer la mise en application de ces théories.

un rang de vignes sur trois arraché
Là est la prouesse, l’enjeu : contrecarrer la logique de monoculture que des décennies de viticulture intensive ont instauré.

Encore une fois, ne pas brusquer les choses… mais le faire avec conviction.

Aujourd’hui, ils sont prêts.

L’ensemble de leurs parcelles sont restructurées (et en conséquence faciles à reconnaître !), et ils ont réussi à acheter un semoir adapté aux vignes. Après quelques essais, ils lanceront l’ensemencement dans la foulée des vendanges 2018.

Patients, déterminés… joueurs : Sébastien et Guillaume sont prêts à faire confiance non pas au hasard, mais à l’avenir, et ses infinies possibilités.

Guillaume et Sébastien, devant les mamelons du Beaujolais


Et juste pour le kiffe, quelques photos en rab, pour voir les lames bien aiguisées du semoir, une bébé grappe, la cuverie tout-rose-tout-béton ou le nouveau pressoir (oui, il a connu une autre vie avant de rejoindre Guillaume et Sébastien).

 

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