Martinolle. Au nom du père, du fils… et de ma grand-mère.

5 mois.

5 mois que je dois écrire ce portrait.

Je pourrais vous dire que c’était voulu, qu’il m’a fallu beaucoup de recul avant de coucher à l’écrit cette rencontre…

Oui.

Et non.

Pas que.

Cette rencontre elle a aussi eu lieu il y a plus de 20 ans, alors 5 mois de retard, à cette échelle, c’est pas grand chose.

« Bon 5 mois ou 2 décennies ? De quoi elle nous cause, là, la p’tite blogueuse ? »

Bah les deux. Cela fait plus de 20 ans que je connais ce vigneron du Languedoc, et cela fait 5 mois que j’ai été véritablement à sa rencontre.

Martinolle.

Ce nom, je l’ai d’abord découvert à table, car le vin que l’on servait chez papi et mamie, c’était celui-ci.

Du Martinolle. Un vigneron indépendant du Languedoc-Roussillon, dont le nom faisait office de prénom. Une étiquette de bouteille avant toute chose, le nom d’un breuvage.

Une figure longtemps abstraite.

S’il n’avait pas vraiment de visage, il avait néanmoins un caractère. Un sacré caractère, à en croire mamie, papa, et ces adultes autour de moi qui évoquaient son refus de tout confort, son rythme de travail indécent, son obstination à continuer à tout faire lui-même malgré l’âge et les rhumatismes.

Combien de fois n’ai-je pas entendu ma famille rouspéter sur l’accueil plus qu’austère de l’intéressé, sur son sens commercial rudimentaire, sur la sobriété à la limite de la tristesse de son espace de vente ?

Pourtant, on y revenait toujours.

Des critiques qui n’en étaient pas vraiment, une fidélité au vin qui témoignait finalement un attachement à l’homme… au vigneron en somme.

Comme un mystère, on continuait de boire du Martinolle, quand les opportunités de changer de fournisseurs ne manquaient pourtant pas.

« On est entre le Massif central et les Pyrénées. C’est un terroir très intéressant. On a tout ici : du schiste, du calcaire… »

L’employeur de papi et mamie

Car c’est comme ça que l’histoire a commencé : quand ils ont vendu leur boulangerie, mes grands-parents ont travaillé comme tâcherons dans les vignes, et Martinolle fut l’un de leur employeur régulier.

Un lien qui s’est construit dans la durée, dans le rythme des travaux saisonniers : les hivers de taille, les vendanges, les menus et grands travaux de la vigne…

Quand elle m’accompagne au rendez-vous, en ce début de printemps – ravie que je prenne enfin le temps de discuter du monde du vin avec Martinolle, « quand même ! », mamie commente la route qui mène de chez elle au village de Gasparets : « Cette route, je l’ai faite tellement de fois, je pourrai conduire les yeux fermés. Tu vois, là, ces virages, à une période c’était terrible car j’avais décidé de tricoter une couverture pour la naissance de ta soeur, mais il n’y avait que pendant ce trajet que j’avais le temps ».

Et c’est tout le paradoxe et la grandeur de nos campagnes : on râle, on bougonne, mais on est parfois là, les uns pour les autres. Car malgré ce fameux caractère, Martinolle est resté dans le paysage familial, bien après la retraite « officielle » de mes grands-parents.


Au décès de papi, il était toujours là.

Dans les verres Pyrex sur la toile cirée, bien sûr. Mais aussi, je l’ai su bien plus tard, pour toutes ces choses du quotidien que ma grand-mère se retrouvait dans l’incapacité de faire seule. Plomberie, mécanique, réparations diverses…

En échange, elle continuait de l’aider pour les mises en bouteille, l’étiquetage…

Aujourd’hui, mamie a 80 ans, Martinolle 85. Elle le vouvoie toujours.

Grenache, Carignan, Syrah, Mourvèdre pour les rouges, Viognier, Rolle, Bourboulenc pour les blancs. Un melting-pot de cépages locaux, un puzzle de petites parcelles : « C’est très artisanal chez nous ! » s’amuse Jean-Pierre, le fiston.

J’appréhendais.

Une rencontre forcée par le lien avec ma grand-mère, une prise de conscience que ce vin qui m’a malgré moi formé le palais soit issu d’une culture insensée, que je déçoive ma grand-mère en lui disant par politesse que oui, c’était intéressant, mais que non, je n’écrirai rien…

Loupé.

L’homme que je rencontre est bougon, accaparé par 1001 choses à faire – forcément – et ne comprend pas bien ce que je lui veux. Mais, probablement parce que je suis la petite fille de Denise, il accepte de prendre un peu de temps pour que l’on discute enfin.

Me voilà face à un vigneron qui a connu le cheval pour labourer, et qui a plus qu’apprécié l’arrivée du tracteur dans les vignes. Le retour à tout ça, ça semble l’amuser…

Un touche-à-tout, curieux, débrouillard… Un bourreau de travail, un dingue de mécanique aussi : son fils me confiera plus tard qu’il a été jusqu’à construire de toutes pièces sa propre machine à vendanger !

Sa science, il la doit à l’observation, à la transmission des anciens… et à sa curiosité. Il me cite ainsi sa découverte de la collection « Que-sais-je », qu’il allait emprunter à la bibliothèque de Montpellier (à 3 heures de route haha).

Un paysan, pudique et renfrogné, mais qui se révèle beaucoup plus ouvert et cultivé qu’il ne l’affichera jamais.

Depuis 3 ans, son fils Jean-Pierre l’a rejoint.

Le choix d’une nouvelle vie pour lui, un souffle inattendu, inespéré pour son père, qui n’y croyait plus. Après 17 ans en tant que chercheur en pharmacologie chez une firme bien connue, Jean-Pierre a finalement décidé de « changer de drogue ».

« Toute ma jeunesse j’ai vendangé, j’ai taillé… Je connaissais bien les choses, les gestes, sans même en avoir conscience parfois. La seule différence, c’est que quand on est ado, on fait les choses pour vite passer à autre chose. Je ne pensais pas avoir envie d’en faire mon métier un jour ! ».

Y revenir pour soi, devenir son propre chef, et tout prend un sens nouveau.

L’humour de Jean-Pierre me régale. Il n’hésite pas à y avoir recourt, pour témoigner du drame de la sécheresse de 2016, du jamais vu depuis 1942 : « J’avais planté plein de pieds, j’ai passé l’été à faire Jean de Florette pour essayer d’en sauver quelques uns… »

Déguster le terroir

Il aurait pu être de ces fils qui reviennent et qui décident de tout moderniser. Il avait la science, la chimie de son côté. Il rit, en pensant au gouffre qui pourrait séparer ses connaissances et celles de son père : « Quand il a commencé, il ne connaissait pas les deux fermentations ! ».

Que nenni. 

Pour lui, ce boom de l’oenologie à toutes les sauces, ce n’est pas la voie à suivre : « Ils vous font faire le même vin, parfait et sans défaut… ». Tout en nuances, il admet cependant que cet avis de l’expert, il ne faut pas le rejeter en bloc : « Ça reste un échange, et c’est génial. Entre vignerons ici, on discute très peu… Après, il faut savoir ne pas respecter tout ce qu’ils nous disent »

« On essaie de faire notre travail jusqu’au bout : vendre notre vin quand il est buvable ». En janvier 2017, le père et le fils commençaient seulement à vendre les… 2014.

De surprise en surprise

Martinolle a toujours travaillé en « non-conventionnel », c’est-à-dire en bio, mais sans en demander jamais la certification. C’est Jean-Pierre qui l’a convaincu d’en faire la demande officielle il y a peu.

Aujourd’hui, ce dernier s’approprie doucement les douze-mille facettes du métier, et apporte sa pierre à l’édifice discret mais solide de ce domaine familial du Languedoc.

Jean-Pierre a décidé de poursuivre ce que son père avait déjà amorcé dans les années 90 : se séparer petit à petit des parcelles productives sur la plaine de Lézignan, et se concentrer sur le terroir de Boutenac, non loin de ce bucolique village de Gasparets (sur cette photo, la chapelle en rénovation). Corbières-Boutenac… reconnue comme AOP en 2005.

Il hallucine encore de l’immense liberté que son père lui a laissé, du jour au lendemain. Cet homme qui pour plus d’un n’arriverait jamais à décrocher, a su – intelligence du coeur, confiance de l’instinct ? – déléguer d’un coup le travail d’une vie.

Aujourd’hui, une seule de ces cuves (252 hl) représente la totalité de la production. L’illustration parfaite de l’histoire du domaine, qui après le bond des années 70 a fait récemment marche arrière et su réduire sa voilure… Une diminution drastique du rendement, pour un raisin plus concentré, un vin plus riche, plus complexe. Un vrai changement d’échelle que Jean-Pierre revendique jusque dans le choix de ses réseaux de commercialisation, privilégiant toujours la philosophie « locavore ».

Le même oeil malicieux, le même sourire en coin, quand la confiance s’instaure.

Le nom de Martinolle, à conjuguer désormais en père et fils, semble abriter une infinie douceur, le verso d’une détermination digne de ces paysans-vignerons que je me plaît tant à rencontrer.

 

Improbable, mais nous faisons un détour au cimetière dans notre tour de vigne. L’histoire des familles locales, pour certains de grands noms : Fabre, Voulte… qui a permis un véritable essor de l’appellation.

Au moment d’écrire cet article, je ris.

Je ris de soulagement, car la déception redoutée n’est pas au rendez-vous. Plus que ça aussi : la joie d’avoir découvert une de ces incroyables transmissions entre génération, l’émotion de constater que dans mon chemin personnel, intime, le passé rejoint le présent, et que le souvenir – loin d’être dévoyé – recèle au contraire de belles surprises.

Et je ris, quand je m’aperçois, que les choses, au fond, ne changent pas.

Chez mamie, la même bouteille de rouge trône sur la table.

Et je ne connais toujours pas le prénom de Martinolle.


  • La dégustation :

On sort d’une période de froid, aussi les vins encore en cuve en souffrent et ne « goûtent » pas hyper bien ce jour-là. Néanmoins, mes papilles se réjouissent au contact de la future cuvée « Corbières 2015 » (20 % Syrah, 40 % Carignan, 40 % Grenache) : très souple, une jolie complexité, une légère note fumée. Jean-Pierre m’explique que ce vin, justement, il sera génial dans au moins un voire deux ans : « On a des terroirs qui demandent du temps ! »

Difficile de décrire ces vins pour moi : comme le sentiment de rentrer à la maison après de longues vacances… De reconnaître son chez-soi mais en même temps d’y porter un oeil… nouveau.

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