Les primeurs à Bordeaux – Bordeaux #day1

24h au coeur de l’effervescence printanière… ou comment toute une région s’excite pour goûter des vins râpeux.

Quand on me propose de me rendre aux primeurs de Bordeaux, je comprends vaguement qu’il s’agit de la première fois où l’on peut déguster les vins issus de la vendanges 2015. Un événement réservé aux professionnels apparemment, et qui semble susciter une certaine fébrilité… Alors, oui, bien sûr que je viens !

Reportage de 48h… crazy.

Lundi 4 avril 

20h : arrivée sur Bordeaux sous la pluie

Tout le quartier est bouclé pour une simulation d’attaque terroriste. Impossible de se garer, je me réfugie dans un parking souterrain.

Je suis invitée à la Soirée des Vignerons Bio d’Aquitaine, qui a lieu au coeur du Palais de la Bourse. Une fois donné mon nom à l’hôtesse d’accueil, posé mon manteau au vestiaire et attrapé le précieux verre de dégustation, la bataille commence.

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Il y a BEAUCOUP de monde, il fait chaud, trop chaud. Mais une fois habilement joué des coudes, je retrouve Elsa Ménard, du Château Mémoires (rencontrée ici), à qui je dois mon invitation. On papote, et Elsa me présente une amie viticultrice qui n’a pas de stand car elle ne travaille pas en bio, mais qui vient tester les vins des copains. Je me fais toute petite (#nocomment) et je les écoute échanger sur leur métier, sur l’export, les derniers salons…

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Shame on me, j’étais bien trop bousculée et distraite pour prendre des photos. Il faut donc imaginer cette salle, avec pas loin de 30 stands, et des centaines de dégustateurs…

Je m’éclipse discrètement, je dois à présent retrouver l’amie qui m’héberge pour les 2 prochaines nuits, elle aussi présente sur le salon en tant qu’invitée. Ensemble, nous dégustons quelques vins.

Eh ben, un Bordeaux rouge 2015 en avril 2016… c’est pas bon. Enfin, c’est peut-être bon, mais c’est ardu de le savoir ! À cette époque, les arômes sont encore tout serrés, tout en dureté et en tanins. Bref, ça râpe.

Mais, la plupart du temps, les vignerons nous proposent aussi des millésimes plus anciens, afin de pouvoir se faire une idée de l’évolution, et nous donner des perspectives…

N’empêche, faut être sacrément imaginatif parfois.

Nous ne multiplions pas les dégustations, nous privilégions quelques jolies discussions sur l’engagement en bio, sur les capsules à vis, sur la carence d’acidité de certains cépages cette année… Et, comme toujours, je me régale d’entendre les vignerons parler de leurs vins, de leur quotidien, ou encore, de réaliser que, si ce n’est pas par succession familiale ou mariage que l’on se retrouve dans les vignes, c’est très souvent par passion et… reconversion.

Petit clin d’oeil à Philippe, du Château Les Graves de Viaud, doté du label DEMETER (#biopuissance10), un ancien informaticien qui a lâché clavier et souris pour le grand air.

22h30 : on quitte le salon presque soulagées de retrouver l’air frais, on récupère la voiture puis on cherche désespérément un restau encore ouvert. Peine perdue, ce sera un reste de soupe au potiron à l’appartement.

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Le Palais de la Bourse, depuis la rive opposée.

Mardi 5 avril

9h15 : direction Saint-Emilion

Sur la route, plus je me rapproche, plus les parcelles de vignes se multiplient (après quelques semaines en Champagne, les pieds de vignes me semblent énormes et très hauts !) ainsi que les pancartes de châteaux.

J’ai rendez-vous avec Pierre Mirande, du Château la Rose Côtes Rol, dont j’ai fait la connaissance cet hiver à Paris.

Et c’est là que tout s’emballe…

10h : visite éclair de l’exploitation

Le grand-père a eu des vignes dès 1907, au lieu-dit de la Rose, d’où le nom du domaine aujourd’hui. Mais il ne s’est installé véritablement en tant que vigneron que dans l’entre-deux guerres, dans ce même bâtiment où se trouve aujourd’hui l’ensemble de l’exploitation. La partie la plus ancienne date donc de cette époque. Rien n’était adapté, le bâtiment servant jusque-là de ferme : dans l’ancienne étable est encore aujourd’hui installée une partie de la cuverie. De fait, l’espace est optimisé au maximum, et le site pas toujours rationalisé. C’est le père de Pierre qui a fait construire l’autre partie de la cuverie, une pièce aujourd’hui mitoyenne de l’ancienne ferme.

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La cuverie, et les barriques de chêne, pour la plupart rachetées par Pierre au Château Cheval-blanc

Pierre parle vite, je peine parfois à le suivre. Il est passionné, fier de son héritage familial. J’ai 1000 questions, et nous ouvrons beaucoup de parenthèses qui ne seront pas toutes fermées.

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La nouvelle étiquette, versus la traditionnelle. Ou quand les difficiles réflexions du marketing s’invitent au vignoble… Christina, un coup de main relooking ?

11h : Johan et Laurent arrivent des vignes

Je connais le premier, également croisé à Paris ; on me présente le second, qui m’annonce d’emblée travailler depuis 20 ans à La Rose.

Pierre, Johan, Laurent : 3 joyeux lurons, qui apparemment chantent en travaillant – ou travaillent en chantant ? – une « condition sine qua non » au recrutement à La Rose Côtes Rol.

Les garçons filent échanger leurs bottes gadoueuses et leur polaire contre chemise et chaussures de ville. En patientant, je croise le papa de Pierre qui passe dire bonjour. Démarche lente, regard fier et acéré, poignée franche.

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Pierre est aussi un passionné de vélo. Il n’hésite d’ailleurs pas à comparer les primeurs au Tour de France… sans mâcher ses mots.

11h10 : La femme de Pierre, Esther, nous rejoint, ainsi que Vincent, un ami scénariste et, qui sera en quelque sorte notre passe-partout pour la journée. Présentations, et en voiture, direction le Château Fonroque, où se déroule notre première dégustation de la journée.

11h45 : Nous voilà tous les 6 à la dégustation Biodyvin.

Cette fois, c’est le Syndicat International des Vignerons en culture bio-dynamique qui chapeaute l’événement. Le tout dans une superbe salle aux poutres apparentes, dans une belle bâtisse de pierre, au milieu des vignes.

Sont présents 30 vignerons de toute la France, tous (très) bio donc. L’occasion de faire un petit tour de France en peu de temps. La plupart font déguster leurs premières bouteilles 2015 (c’est le jeu), mais beaucoup sortent également des 2014, voire des plus anciennes, pour comparer, pour aider le dégustateur à connaître et comprendre leur travail.

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De très belles découvertes, avec ici ma petite sélection, resserrée au maximum :

  • Alsace : la cuvée Pfleck, 100 % Pinot gris, 2013, du domaine Barmès-Buecher
  • Loire : la cuvée Les Tuffeaux, 100 % Chenin blanc, 2014, domaine François Chidaine
  • Loire, encore : la cuvée Amphibolite, 100 % Melon de Bourgogne, 2015, domaine Landron
  • Vallée du Rhône : la cuvée Confidentiel, 80% Grenache – 20% Mourvèdre, 2010, vignes de 75 ans en moyenne, A.O.C. Gigondas, domaine Montirius… Une jolie rencontre là encore, avec une invitation aux vendanges ?

12h45 : Vite, c’est l’heure de filer, on est attendu pour le déjeuner chez la soeur de Pierre, qui tient un restaurant au coeur du village de Saint-Emilion, Les Giron’dines.

Là-bas, on retrouve 4 autres amis de Pierre : ça donne une jolie tablée de bons vivants, amateurs plus ou moins éclairés de vin.

Entre mon carpaccio de foie-gras sauce à l’huître et mon agneau des Pyrénées (#fautéponger), je surprends Pierre en train de jouer à l’alchimiste, en transvasant son verre de vin dans celui de sa femme, puis le remettre dans le sien, et recommencer, au moins 4 fois ce va-et-vient.

« Je veux voir comment il réagit à une plus grande aération. » me dit-il, avec un sourire en coin. « Il », c’est l’Ultime Atome 2005, l’un de ses vins les plus sophistiqués. Effectivement encore un peu fermé, et qui a une très jolie souplesse au nez comme en bouche après avoir ainsi « voyagé ».

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C’est choupi, Saint-Emilion.

15h30 : c’est pas tout ça, mais on a du travail !

Quelques rues plus loin, c’est la dégustation « Les Dominicains ». « La seule qui compte vraiment » me glisse Pierre : « c’est là que l’on peut déguster les vins de la région par appellation, uniquement les cuvées 2015, avec aucun vigneron présent, mais une fiche technique devant chaque bouteille ».

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Lalande Pomerol, Fronsac, Saint-Georges, Montagne Saint-Emilion… sans oublier les Saint-Emilion Grands Crus classés…

Une ambiance solennelle, presque religieuse. Le lieu invite au chuchotement, les chemins de bouteilles à la concentration…

Mes compères de la journée me glissent quelques conseils, avant de se disperser de façon très assurée vers certaines bouteilles : « choisis en un ou deux par appellation fais toi ton propre avis ».

Mais par quoi commencer ? Pourquoi attraper cette bouteille et pas une autre ? Je regarde les cépages, et je me dis, bon, on va essayer de simplifier le jeu, et de choisir des monocépages, et éventuellement ensuite de comparer avec un assemblage.

Johan vient m’aider, et me conseille de comparer également quand il y a du bois ou non dans l’élevage. Des vins très durs encore, certains tellement tanniques que je mets quelques minutes à me rincer la bouche avant d’être en mesure de passer au suivant. D’autres encore tellement marqués par le bois* qu’il me semble très ardu de distinguer autre chose…

Un peu de Badoit, un morceau de pain pour essayer de saliver un peu et de retrouver un peu « d’énergie » en bouche… Et c’est reparti !

Partout dans le village, et à l’approche des domaines alentours, des centaines de voitures garées dans tous les sens. On sent une effervescence de toute part, c’est marché de Noël version bonjour le printemps, c’est le parking de la plage au mois d’août, c’est les alentours de l’école à 16h30… bref vous l’aurez compris, il y a du peuple.

16h25 : on enchaîne sur la dégustation de Pomerol Séduction, l’association de huit châteaux de l’appellation Pomerol : 8 vins rouges en primeurs sont présentés, un par Château, parfois accompagnés d’une cuvée 2005, qui permet de se régaler d’imaginer la possible évolution du vin testé.

Là encore, Johan n’est pas loin, et me guide un peu. Bien entendu, je mets les pieds dans le plat. « C’est pas mauvais ça, dis-donc ? » « Ah ça oui ! Tu as choisi le plus grand ».

Bon, bah s’il y en a un à ne pas cracher…

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Le Clos du clocher, en 2015 et en 2005. Petit délice…

On commence sérieusement à avoir les dents noires. Et les joues rouges. De retour dans la voiture, l’ambiance est détendue, et quand on voit une voiture dans le bas-côté, telle une gymnaste en plein poirier, on rit de plus belle (rassurez-vous, on a d’abord vu que le conducteur et les passagers sont sains et saufs, avec juste l’air un peu embêté). Certains entonnent même une chanson du cru « Ah les primeuuuuurs ».

17h30 : on file à notre dernière dégustation, celle organisée par Thunevin, une figure de la région, propriétaire d’un château et négociant, qui a invité de nombreux vignerons qu’il défend à présenter leurs dernières cuvées.

Ici, c’est à nouveau des vignerons de toute la France, voire même de l’étranger. Je déguste d’ailleurs un Tokay fameux, qui fait sérieusement du bien après les dizaines de vins râpeux de l’après-midi. Mais la vraie pépite de cette étape c’est les vins blancs du domaine Buisson Charles, à Meursault. De petites merveilles d’élégance.

18h30 : on rentre chez Pierre.

Je lui prends quelques bouteilles, témoins de cette folle journée pour les semaines à venir… On reprend la route, retour sur Bordeaux, des tannins encore plein la bouche.

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Le soir, on enchaîne pour un petit 10km le long de la Garonne… Coucher de soleil au rythme de nos foulées. Cette nuit, le sommeil viendra vite.


Le Château La Rose Côtes Rol, c’est ici. http://www.larosecotesrol.com


*Normalement, les vins sont encore en période « d’élevage », et l’influence de la barrique diminue progressivement pour laisser la place au fruité du vin, et les tannins se fondent.

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