Vendanges time !

[REPORTAGE]

Vendange… nom féminin, issu du latin vindemia, de vinum, vin, et demeure, récolter.

Alors attention, gros scoop… les vendanges, ce n’est pas la récolte du VIN, mais du RAISIN !

Nan parce que c’est bien beau, l’étymologie, mais ici ça sous-entendrait, que hop ! à la fin des vendanges, bah c’est bon, on peut allumer la cheminée, et déguster le divin nectar tant attendu. Ha ha ha.

Trêve de plaisanterie, ce que j’ai découvert en passant deux semaines à Saint-Émilion en pleines vendanges, c’est que oui, OK, il faut ramasser le raisin. Mais pas que.

Petite règle du jeu de ce parcours du combattant que sont en réalité les « vendanges »…

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Au petit matin, dans les vignes du Château Mémoires.


Le jeu des vendanges, en 4 manches

1. La cueillette de ton raisin

Déjà en soi, c’est toute une histoire. Suivant ton terroir-tes moyens-tes convictions-ta pente-ton AOC, tu décides de te la jouer image d’Epinal, et d’embaucher des dizaines et des dizaines de bras (et suivant qu’ils appartiennent à des travailleurs nomades, tes oncles et tantes, tes voisins ou des bonnes âmes de passage, ça change l’ambiance), ou d’utiliser une grosse machine, croisement d’un tracteur et d’un bulldozer (sans rentrer dans le technique, je peux d’ores et déjà annoncer un GROS avantage de la machine : elle consomme quand même moins de rillettes).

Ce dont je me suis rendue compte dans cette immersion, c’est que l’image des vendanges à la main est la seule qui existe aux yeux du grand public. Sujet tabou, manque de communication, problème de pédagogie ? Le mystère reste entier…

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La jolie bestiole à vendanger (en bleu), et son chauffeur (en vert). Mine de rien, d’en haut, t’as une belle vue.

Mais quelque soit ta méthode, eh bien, en bon vigneron, tu vas vivre des semaines et des semaines de stress. Je ramasse aujourd’hui ? Demain ? Cette parcelle ? Celle-ci ? Tout est question de timing pour ne pas être éliminé avant même que la partie n’ait vraiment commencé.

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Régulièrement tu vas cueillir du raisin dans tes différentes parcelles. Tu croques, tu mâches, tu craches, et parfois tu prends des échantillons, pour demander l’avis du labo.

2. De l’extérieur à l’intérieur… ou l’entrée de ton raisin dans la nurserie

Ça paraît bête, mais à un moment, toutes ces grappes, il va falloir les mettre au chaud.

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Oh, le joli raisin botrytisé… Et ceux qui ont l’air le plus dégueu sont les meilleurs ! (ça ne marche que pour certains cépages, hein, comme ici, du Sémillon)

Et là, tu as 2 armes : des tuyaux, et une pompe. Attention, tu crois que le plus dur est fait, ton raisin est là, coloré et parfumé, ouf. MAIS il y a encore tellement de pièges à éviter ! Ne pas se tromper de sens quand tu pomperas, ne pas te prendre les pieds dans les tuyaux, ne pas t’emmêler les pinceaux dans tes branchements, ne pas faire déborder ta cuve… BREF le jeu ne fait que commencer, il va falloir rester con-cen-tré.

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Au passage, tu peux te rajouter des petites difficultés : utiliser une table de tri, insérer un fouloir avant le passage en cuve pour commencer la douce extraction du jus et des tanins, choisir de thermovinifier ton moût, faire une saignée, rencontrer une panne de pompe ou un joint qui fuit… Tous les coups sont permis. Les points bonus ? Une montée de la fatigue, et des pics d’excitation.

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Et là, ce n’était que le début. Une seule pompe, un seul circuit à piger…

3. Chouchouter tes moûts… et éviter de les transformer en vinaigre.

Bravo, tu as réussi à remplir tes cuves. Maintenant il s’agit de transformer tout cela en vin. Ici, suivant le vin que tu veux faire, tu peux choisir ton avatar : tu veux te la jouer Harry Potter ? En bon magicien, tu as tes ingrédients et ta recette secrète (levures, souffre, enzymes…). Il te faudra être bon en chimie, en dégustation et en mathématiques, pour savoir doser, accompagner sans camoufler, transformer sans travestir.

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Il n’y a que les vignerons pour mêler jargon technique et poésie. (Et pour ceux à l’esprit mal placé, la cuve en Inox a été INOCULÉE, rien d’autre).

Tu es plutôt Indiana Jones ? Accroche-toi, car malgré le peu d’armes à ta disposition, il te faudra faire face à de nombreux dangers ! Tu parieras sur les seules levures contenues dans tes jus pour assurer la transformation en alcool, tu n’ajouteras aucun intrant oenologique, tu seras trèèèèès patient pour ta fermentation et trèèèèèèès réactif au moindre soupçon de trahison de tes moûts (oui, ils ne sont pas toujours de ton côté, méfie toi).

À ton tour de jeu, tu auras un temps limité pour effectuer des remontages ouverts ou fermés, des pigeages, des délestages, des immersions… À toi de jouer la bonne carte au bon moment, sans jamais oublier de surveiller tes densités et tes températures.

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Le vigneron, ce pilote du pinard !

Attention, dans la partie, tu peux aussi croiser un maître Yoda. Ecoute le, toujours, mais fie-toi aussi à ton instinct avant de suivre son enseignement… La méthode des anciens n’est pas toujours la bonne (#maldecrânebonjour), mais l’expérience des sages peut parfois te sortir d’un mauvais pas.

Enfin, avec un peu de chance tu auras pioché une carte joker, celle de l’oenologue conseil, qui passera régulièrement te filer un tuyau.

Au cours de cette manche, il y a des cases éliminatoires : mauvaise hygiène de cuverie, erreur de traçabilité… Ne fais jamais une action sans y réfléchir à 32 fois !

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Au Château Coutet, il y a une cuve qui est mise de côté, et qui sera pressée au pied, à l’ancienne ! En hommage à cette bouteille du 18ème siècle, retrouvée en 2004.

4. Ecrabouiller ce qu’il reste

(le raisin, et tes quelques forces)

Tu approches de l’arrivée… Il n’y a plus qu’à presser les derniers éléments solides de ta cuve. Après avoir joué au petit chimiste pendant des jours et des jours, il va falloir retrousser tes manches, enfiler le short et pelleter.

Tu auras légèrement le tourni du fait des émanations de gaz carbonique, tu seras en sueur et tu auras des tanins incrustés jusque sous les ongles de pieds (#miam #cepetitgoût), MAIS tu connaîtras des moments de grâce, à pousser la cuve pleine de raisins vers le pressoir, la cuverie résonnant des Red Hot…

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Coucou le pressoir ! Pour vous donner une idée, une grosse cuve en inox de 144 hectolitres, ça signifie 7 à 8 presses de cette taille. Et 862 coups de pelle. (#courbatures)

 


Vous l’aurez compris, la durée de ces 4 étapes va varier énoooormément suivant le vignoble, mais aussi suivant la philosophie du vigneron. Bio, pas bio… la différence peut aller de quelques jours à quelques semaines, grosso-merdo. Et bien sûr, parce que sinon ce serait beaucoup trop simple, toutes ces étapes se chevauchent et s’emmêlent car tout n’est pas mûr au même moment… Et c’est là ou ton talent de logisticien, cher vigneron, intervient (#etjelesmetsoùmescab ?!). 

Et puis, en parallèle de tout ça, parce que là tu n’es QUE à 10h de travail par jour, tu peux ajouter qu’il faut continuer de surveiller ton chai, accueillir négociants et clients divers, traiter les factures, organiser les repas de l’équipe (et ça, machine ou pas machine, c’est sa-cré), envoyer les invitations aux salons de fin d’année (la nature est bien faite, ça tombe juste après #onnestpasfatigué)… Sans parler d’accueillir une curieuse aux mille et une questions…

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Et si, comme moi, t’es un grand malade, tu continues de manger du raisin, même pour ton goûter.

Il est à présent temps de remercier comme il se doit tous ceux qui m’ont accueillie, ouvert leurs portes, invitée à leur table, et ont pu, entre deux pannes de machines et 3 insomnies, répondre à mes questions.

(À lire éventuellement comme un joli programme pour votre prochaine escapade dans la région 🙂 )

Merci à Juliette qui, malgré son rhume et mon retard, a littéralement volé 2h dans une journée pourtant déjà trop courte, pour me faire découvrir les charmes du Château Coutet, au coeur de Saint-Émilion. Du campement des vendangeurs à la collection du grand-père ornithologue, je recommande chaudement la visite (et la dégustation !) de ce domaine, qui a réussi à rester familial, et hautement sympathique.

Merci Grégoire, pour cette visite-éclair, un samedi soir qui plus est ! Le Château Moulin Pey-Labrie, à Fronsac, c’est à présent synonyme pour moi de 3 choses : un panorama de malade (#vueà360°), des vignes archi-vieilles (je n’ose pas l’écrire, j’ai peur que ce soit une blague), et un homme (trop ?) pudique… Une seule envie, revenir !

Merci Catherine, je reste impressionnée par cette prestation digne d’un pilote de rallye : en moins d’une heure, nous avons été sur les quatre sites dont vous vous occupez, tout en parlant bio, famille, technique, salons… passion. C’est un peu sonnée, légèrement frustrée mais la curiosité plus qu’attisée que j’ai quitté le Château Peyrou

Merci Thomas et Bénédicte, pour ce dîner mémorable, cette visite nocturne et ces jolis échanges. La Grâce Fonrazade ? Une aventure qui ne fait que commencer, un couple à l’énergie complexante et au sourire… contagieux.

Merci Diane, pour l’hospitalité à J-1. Le Château Degas… ou mon havre de paix et d’inspirations (#ilfautquonparle).

Merci aussi à Constance, du Château Troplong-Mondot, à nos guides du Château Lynch-Bages (#unsautdansleMédoc) et du Château Soutard. De très belles visites, des chais absolument superbes.

Un clin d’oeil quand même au Château Mangot, mon gros coup de coeur de ces dernières découvertes, dont vous pouvez lire le compte-rendu ici.

Et bien entendu, un immense merci-bisou-hug-qui-étouffe à Pierre, Johan, Esther, Laurent, Marius, Gaël et Yves, sans oublier Ted et Florent, du Château la Rose Côtes Rol.


En somme, le Larousse pourrait ajouter : Vendange – chorégraphie incroyable, avec un metteur en scène-jongleur. Un subtil mélange de classique et de contemporain, auquel se mêlent des moments d’improvisation où le temps semble comme suspendu et des accélérations diaboliques. Les vendanges emmènent le spectateur loin, très loin, aux limites du réel, entre rêve et cauchemar, à l’exploration de sa volonté profonde.

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Les essais bouteilles et bouchons pour la cuvée très spéciale du Château Coutet, la cuvée Émeri, inspirée d’une bouteille du 18ème siècle… #histoiredefou #collector

 

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L’un des sites du Château Peyrou… « Cette année, j’étais à ça de passer du côté obscur… » L’année 2016, ou celle de tous les obstacles climatiques.

 

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La cuverie du Château Soutard, étincelante.

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Le cuvier du 19ème siècle du Château Lynch-Bages. Magnifiquement conservé, un voyage dans le temps…

 

One Response to “Vendanges time !

  • Géniales toutes ces explications…il me faut un petit verre pour digérer tout ça 🙂
    Mireille

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