RATAPOIL, HOUILLON-OVERNOY, JEAN MACLE… ou mes premiers pas dans le Jura

Des fois, il suffit d’un détail minuscule pour que votre vie prenne un tournant incroyable. Une intuition, un souffle, un je-ne-sais-quoi qui vous fait prendre d’un-coup-d’un-seul une décision primordiale.

Stratégiquement, dans ma découverte du vignoble français, je me dois d’explorer encore et encore les grands classiques que sont le Bordelais et la Bourgogne. Et puis quand même, la Vallée du Rhône, c’est important aussi. Bon sinon, ne serait-ce qu’en superficie et en volume (#etparcequecestboooon), un passage dans le Languedoc est incontournable, n’est-ce pas ?

Oui, oui.

Il y a tant à apprendre. Et j’irai et retournerai là-bas.

Mais, depuis l’automne, je n’avais qu’une envie, partir pour le Jura. 

Ce désir tenait à peu de chose, un article lu dans la revue 12°5, des photos et le parcours d’un homme que j’avais terriblement envie de rencontrer. Allez comprendre, ce n’est pourtant pas les lectures qui me manquent.

Cet homme, c’est Raphaël Monnier, professeur d’histoire-géo et vigneron. Un « ratapoil » dans le patois local, qui non seulement n’est pas du coin, mais en plus fait son petit vin dans le garage. En réalité, Raphaël ne vient pas de la planète mars, mais du Haut-Doubs (#exotisme), et cela fait maintenant 8 ans que son garage est devenu son chai et sa cuverie officielle.

Par humour et probablement petit plaisir de la provocation, il a baptisé son domaine… Ratapoil.

« Le Jura c’est un escalier, ici on est sur la première marche« . Contrairement à ce que beaucoup imaginent, ce n’est pas donc un vignoble de montagne, environ 200-400 mètres d’altitude.

Je ne sais pas pour l’histoire-géo mais, pour ce qui est du vin, Raphaël est plus qu’un bon pédagogue.

On est dimanche matin, et pourtant, il me reçoit pendant près de 2h30, m’emmène dans ses vignes pour m’initier au terroir du Jura, me fait un véritable cours sur les sols, la taille, me raconte en filigrane l’histoire du vignoble, les conflits avec l’agriculture locale, la naissance des coopératives de Comté au Moyen-âge… On termine dans le chai, où l’on déguste ses vins en élevage. Après m’avoir expliqué que dans le Jura, on fait 70 % de blanc, il ajoute « Moi, c’est l’inverse !  J’ai 70 % de rouge ».


Et quels rouges ! Déjà, le nom des cépages c’est tout un programme : Pinot noir, Trousseau et Poulsard, pour les trois autorisés par l’AOC. Mais, parce que décidément je suis tombée chez un rebelle, Raphaël s’amuse aussi à travailler de vieux cépages : Enfariné, Gueuche, Gamay du Jura, Maizy, Petit Beclan, Ploussard blanc…

Résultat : un vin sans appellation, à 11€ la bouteille, que j’ai envie de faire découvrir à tout le monde depuis. Une petite merveille d’originalité, de finesse et de caractère tout à la fois.

Si ses blancs passent d’abord 2 hivers en fût, les rouges n’étaient alors pas loin de la mise en bouteille, prévue pour le printemps. De fait, ce n’est pas encore tout à fait terminé, mais c’est déjà fort savoureux…

Ça gratte, ça gratte… Discuter, photographier, goûter, observer, noter… Après de tels reportages je me dis que je suis prête pour jongler en public. Ou pour un numéro d’équilibriste.

Le lendemain j’ai rendez-vous avec Emmanuel Houillon, dit Manu. Le fils adoptif d’un vigneron devenu légende vivante, Pierre Overnoy, et que j’aurai l’immense honneur de croiser. L’homme que l’on vient consulter dans la région, et même au-delà, pour sa sagesse et sa connaissance du vivant, de la vigne comme de l’homme.

Bienvenu à Pupillin, « capitale mondiale du Ploussard », où l’on ne dit jamais Poulsard, allez savoir pourquoi, mais c’est le même cépage, pas de confusion.

Mais pas de gêne ici : en prenant rendez-vous, Anne, la compagne de Manu, me prévient juste, presque embarrassée, « On n’a rien à vendre vous savez, on n’a que des petites quantités, et on les réserve pour les clients qui nous suivent depuis longtemps… Mais si c’est pour découvrir notre travail, on vous reçoit avec plaisir ».

Voilà, c’est tout simple. Je ne verrai pas Anne, mais j’apercevrai l’un des enfants, Adam. En même temps que l’on déguste directement au carafon un Chardonnay 2012, un Ploussard 2015 puis un Savagnin 2016, avec Manu on parle entraînement de foot et attaques de mildiou, ostéopathie et piaillement des oiseaux.

« Rien n’est écrit, c’est le vin qui nous dicte… »

Un moment précieux, sans détours ni fioritures. Un jour de grand ciel bleu, où il fait bon tailler ses vignes et où les vins goûtent merveilleusement bien.

Entre deux rendez-vous, j’explore un peu les environs : Arbois, Pupillin, mais aussi le splendide village de Baume-les-Messieurs, perdu au fond d’une reculée incroyable.

Et avant de partir pour le Sud et les coteaux escarpés du Rhône, une dernière étape, de taille, au domaine Jean Macle, à Château-Châlon. Une appellation qui ne concerne en réalité que 50 hectares en coteaux bien pentus, tout autour d’un village à flanc de falaise. Sublime.

En vin, parler d’un Château-Chalon c’est aborder la quintessence du vin jaune, pour l’histoire, mais aussi dans le cahier des charges de l’AOC, plus restrictif. C’est ici que les soeurs Bénédictines auraient planté les premiers pieds de Savagnin au Moyen-âge et trouvé ensuite cette méthode de vinification si particulière, qui demande d’attendre très exactement 6 ans et 3 mois sans toucher au vin… Anecdote amusante, on parle ici de religieuses « de luxe », car pour être admise dans cette communauté il fallait 16 quartiers de noblesse !

Christelle Macle reste très discrète sur son histoire et celle de son père, Jean, mais elle défend sa région, ses vins, avec ferveur. Elle insiste sur l’importance d’ouvrir les bouteilles très en avance : « au moins 3 voire 4 heures » pour le « simple » Côtes du Jura, « carrément une journée » pour le Château-Chalon.

Elle me scrute du regard, attend mon commentaire de dégustation, semble ravie de mes questions… Si bien que, malgré le téléphone qui n’arrête pas de sonner, elle interrompt tout et m’invite à venir voir une partie du chai.

50 ans… L’âge moyen des pieds de vigne du domaine Jean Macle… et des tonneaux. Ici, on recherche la finesse, la souplesse, pas les tannins du bois.

On m’avait prévenu : les vins du Jura, c’est des vins de caractère, avec beaucoup de contrastes, parfois rustiques.

Eh bien, il faut croire que je suis sensible à cela, car j’ai rarement eu autant d’émotions de dégustation que pendant ces 48h d’immersion. Et pourtant, j’ai presque à chaque fois dégusté des vins encore en élevage, encore inachevés. Plus qu’une promesse… la conviction qu’il faudra revenir.

Merci Raphaël pour cette matinée et cette passion partagée.

Merci Emmanuel, pour ces regards, et cette simplicité.

Merci Christelle, pour cette franchise mêlée de pudeur, et cette confiance.

Au fond, derrière ce désir du Jura, il y avait bien la curiosité de rencontrer Raphaël Monnier. Mais c’était aussi plus profond. L’intuition qu’il me fallait rencontrer ce terroir, ses vins, ses paysages, ses hommes.

Comme la conscience inconsciente d’un besoin de faire face à une vérité. Celle d’une authenticité, d’un retour au sauvage, à la nature, à la liberté.

 


Pour la découverte du Jura, je vous recommande l’excellente revue IN VINO, publiée aux Ateliers Baie (N°9).


Également dégustés et recommandés :

La cave de Stéphane Tissot, à Arbois, pour découvrir toute la gamme de ce vigneron très engagé dans le vignoble jurassien. Un coup de coeur pour la cuvée Singulier, un Trousseau (2015) à la puissance toute maîtrisée, et pour la complexité du Sous la Tour, un Pinot noir (2015) d’une grande élégance. Côtés blancs, le Savagnin sous voile (2013) et le Vin de paille (2012) m’ont plus que séduite.

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