Le vin nature en toute tolérance… portrait-flash d’Isabelle Legeron

Isabelle Legeron est née à Cognac, dans une famille d’agriculteurs.

Une enfance proche de la terre, éloignée de la ville, qui la conduit à… fuir tout ça. Elle le dit elle-même :

Je n’avais qu’une idée, partir de la Charente.

Aussitôt dit aussitôt fait, elle termine ses études et découvre la vie professionnelle Outre-Manche, à Londres, dans le milieu de l’édition.

Quand Isabelle se raconte, pas de circonvolution, on va droit au but. Comme son parcours, marqué par sa détermination. Celle de partir, oui, mais, très vite… un manque : « Mon passé me manquait ».

LE VIRAGE PROFESSIONNEL

On imagine une période d’interrogations… sur laquelle elle ne s’étend pas : « J’ai entamé une reconversion en 2000, dans le vin ».

Décor insolite pour Ma Route du vin… C’est au 8ème étage des éditions Eyrolles que j’ai fait la rencontre d’Isabelle, Boulevard St Germain, profitant de sa présence express à Paris.

Elle passe alors le seul diplôme reconnu à l’international (mais encore relativement méconnu en France, même aujourd’hui #jensaisquelquechose), le Wine and Spirit Education Trust, alias le WSET. Ce diplôme se divise en 3 niveaux*, auxquels quelques rares fous furieux décident d’ajouter un 4ème… le Master of Wine. Ce dernier palier nécessite 2 ans de préparation, avec des voyages dans différentes zones viticoles de la planète.

Isabelle ne s’est pas démontée : elle se lance dans l’obtention de ce joli titre.

Mais très vite, le malaise qu’elle avait éprouvé dans le monde assez bureaucratique des livres la reprend : cet univers si fantasmé du vin qu’elle est en train d’intégrer avec brio se révèle être un monde d’affaires et de costume-cravate.

On est loin du monde paysan, du travail de la terre, du retour à la nature auquel elle aspirait…

LA RENCONTRE QUI REBAT LES CARTES

Sur l’autoroute dans laquelle elle se sent de nouveau enfermée survient alors une sortie, un chemin de traverse : c’est en Hongrie, alors qu’elle déguste à l’aveugle 300 vins pour décider, en fonction de ceux qui lui font ressentir « une émotion », quels vignerons visiter pour continuer de travailler son diplôme, qu’a lieu le début de la fin. Sur ces 300 bouteilles, elle en retient 2 qui, vraiment, ont « un truc ». Au moment de révéler les noms des vignerons concernés, coup de théâtre : il s’agit du même vigneron, du même artiste qui a signé ces deux cuvées… pourtant dégustées séparément.

Promesse tenue, elle lui rend visite : et là, elle découvre un homme qui ne fait rien de ce qu’elle a appris : pas de pompe, pas de presse, rien que du bricolage maison… Un « vigneron-paysan » qui n’utilise au chai que ce qu’il a dans ses vignes : du raisin !

Quand on nous dit qu’il faut des millions d’euros pour faire de grands vins… Mon château de cartes s’est écroulé.

Isabelle Legeron vient de glisser un orteil dans le monde du vin nature…

« Mais j’ai décidé de terminer le Master of Wine », explique-t-elle, avec douceur. Car, bien que cette rencontre lui ait ouvert les yeux (et le palais !) sur un monde qu’elle n’avait pas encore eu la chance de découvrir, et qui correspondait en plus d’un point à ce qui la fait vibrer, elle est catégorique : « Pour moi, il est trop facile de critiquer le système si on n’en fait pas partie. » Alors, elle a été jusqu’au bout de ce projet.

En 2009, elle devient la première Française à obtenir ce diplôme aussi conventionnel qu’exigeant : le Master of Wine.

Les vins présentés à la dégustation par Isabelle, honneur aux vignobles du monde, à la diversité !

Quand elle raconte ce parcours, aucun regret, bien au contraire : « J’avais trouvé ma voie. » Frissons.

Depuis, Isabelle est devenue l’une des plus grandes pourfendeuses du vin nature, et de ce 1 % de vignerons-paysans qui militent (ou pas) pour faire du vin différent de la standardisation que les dernières décennies nous ont imposées.

THAT CRAZY FRENCH WOMAN…

Accrochez-vous, car cette femme est un concentré d’énergie pur : aujourd’hui, elle organise 4 salons par an, parmi les plus reconnus (pour ne pas dire les seuls) dans le milieu : les « Raw Wine » de San Francisco, New York, Londres et Berlin. Elle accompagne plusieurs établissements londoniens dans la construction de leurs cartes de vins. Elle publie des vidéos sur YouTube, pour présenter ses plus belles rencontres, partout dans le monde. Elle a écrit – et c’est ainsi d’ailleurs que je l’ai initialement « rencontrée »– un ouvrage sur le vin nature en 2014, et qui paraît cette semaine en France. Enfin !

Car cet ouvrage, c’est un condensé de la philosophie de cette femme incroyable : de la curiosité, de la bienveillance, une ode au goût, une invitation à sortir des sentiers battus, à re-découvrir le vin.

Un livre qui veut « donner un état des lieux » du monde du vin nature, et qui, surtout, ne se veut pas trop technique. On aurait envie de le distribuer à tous les amateurs de vins qui ne jurent que par les grandes appellations et étiquettes prestigieuses… Mais le ton est l’image de son auteure : clair et sans accusation. L’idée n’est pas de taper dans le tas (95 %, c’est un gros tas) du vignoble traité chimiquement. L’envie est ailleurs : mettre en lumière des producteurs qui, soit par tradition, soit par révolution, ont décidé d’aller à l’encontre des pratiques des années 70…

Un pétillant naturel ET un vin de macération. Viva Italia !

GROWN NATURALLY, MADE NATURALLY**

Ça fait 8000 ans que l’on fait du vin, mais ça ne fait que 40 ans que l’on utilise des levures !

Voilà, tout est dit. Si un de nos grands ancêtres débarquait au mois d’octobre dans la cuverie d’un vigneron d’aujourd’hui, sa réaction serait de taille : « Mamamia qu’est-ce que c’est que tous ces sachets, toutes ces poudres ?!! » Une évolution qui a peu à peu emmené le consommateur « à boire avec des œillères » un vin qui ne peut plus exprimer grand chose, tellement il y a eut d’intervention pour en contrôler la fabrication… et le goût.
Elle s’emballe une minute, et parle vinification et filtration : « Ça momifie tout ! C’est du vin mort ». Elle se reprend, et ajoute, presque sagement : « Le vin, c’est le seul aliment que l’on peut consommer sans savoir ce qu’il y a dedans. Il n’y a pas d’obligation d’écrire les ingrédients sur l’étiquette... »

Et Isabelle de conclure, hyper modestement :

Le leitmotiv de mon bouquin, c’est le vivant.

Alors que ce soit pour vous faire plaisir ou pour offrir à Noël, une seule consigne ce soir : ruez-vous sur cet ouvrage fantastique. Pour célébrer la vie, la sensibilité, et ceux qui oeuvrent pour préserver cela.


  • Tout savoir sur ces salons du vin nature qu’organise Isabelle : les salons RAWWINE
  • That Crazy French Woman : le site d’Isabelle Leghorn, avec les liens de ses vidéos.

*Le premier étant plus une journée d’initiation pour amateur de vin, le 2ème se corse un peu, avec 3 jours intenses pour appréhender les principaux cépages mondiaux et l’art de la dégustation, et le 3ème est une véritable formation nécessitant un travail préalable de 80 heures, pour donner ensuite lieu à une semaine plus que musclée de dégustation et d’approfondissement de connaissances, à la fois sur les techniques de vinifications, les pratiques viticoles, et les facteurs météorologiques, géologiques, humains ou techniques expliquant tel ou tel style de vin.

** le slogan de sa carte de visite 😉

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