Des planches de théâtre aux vignes… sans oublier d’être libre. Portrait de France Breton.

J’ai rencontré France pour la première fois lors d’un dîner chez ses parents, la veille d’un gros salon, il y a un peu plus d’un an de ça.

Une anecdote banale, pour qui connaît les Breton. Dans cette famille, le sens de l’accueil est religion. La grande table en bois du salon a été taillée pour accueillir au bas mot 20 personnes, sans rallonges.

Dans la même soirée je rencontrais le père, la mère, le fils et la fille (et une bonne douzaine d’autres acteurs du vin, au sens propre et figuré).

Un vrai moment, dans la mesure où cette famille est plus que mythique dans le monde du vin. Je vous mets au défi de faire le test : je suis quasi persuadée que, dans tout bar à vins qui se respecte, nul besoin de préciser le nom de famille, si vous dites « Pierre et Catherine », on saura de quels vignerons vous parlez.

Quelques cuvées des Breton, immédiatement identifiables : Clos Sénéchal, Nuits d’ivresse, Avis de Vin fort.

L’enjeu logique aurait dont été de dresser le portrait de ce couple qui a su créer sa marque, qui a su, en partant de quelques arpents de vignes familiales s’imposer au fils des décennies comme une véritable référence au sein du microcosme oenophile… et au-delà. À Bourgueil et Vouvray, leurs deux appellations revendiquées, à Paris et en régions, mais aussi à Copenhague, New-York ou Berlin aujourd’hui, on peut déguster les cuvées immédiatement identifiables des Breton, marketées très tôt et avec le cœur, avec l’amitié de celui qui est depuis devenu une star du monde du vin nature : Michel Tolmer.

Oui mais… ce n’est pas avec Catherine et Pierre que le courant est passé. Ce n’est pas avec le grand frère, Paul, non plus.

Attention, tous m’ont séduite, à leur façon. La sensibilité à fleur de peau du frangin, l’aura intimidante des parents… Avec pour Pierre ce regard acéré, ce sens de l’observation et d’analyse qui vous donne le sentiment d’être à nue, tout en dégainant au moment où vous vous sentez percé à jour (mais de quoi ?!) un sourire juste pour vous inviter à trinquer et à savourer cette vieille bouteille, remontée de sa cave personnelle. Catherine n’est pas en reste, avec sa générosité débordante, tout juste recadrée par un pragmatisme à toute épreuve. La femme qui réussit avec brio à assumer sa fibre maternelle naturelle – à l’écoute, sensible, au petit soin de chacun – et sa vibrante indépendance, son féminisme et sa modernité déclarée.

Et France, dans tout ça ? Un petit bout de femme, née en décembre 1994 – « en plein dans les salons importants de l’hiver ! » – qui n’a eu de cesse depuis de chercher sa place.

France m’avait conquise avant même que l’on apprenne à se connaître.

Mère et fille à Paris, le 12 mars 2018.

Aussi fascinante que soit l’histoire de sa famille, France donne rapidement ce sentiment d’être avant tout tournée vers les autres, à l’écoute et dans l’empathie.

Pas de maquillage ou de fard chez cette jeune fille : la transparence est de mise, à tous les niveaux. Elle appelle un chat un chat, une dispute une dispute, un doute ou une angoisse par leur nom. Ce qui à l’inverse lui permet, qualité rare, de pouvoir aussi exprimer une fierté, une réussite, un désir, sans que ne transpire aucun orgueil, aucun ego mal placé. Cette sincérité sans faux-semblant est plus que rafraîchissante. Elle est salvatrice.

Pierre et France, dans le chai récemment rénové : « Les vins de papa ont changé, moi je le vois très clairement : il a toujours fait des vins droits, mais avant, c’était très carré. Aujourd’hui les vins sont plus… détendus. »

Nous nous sommes recroisées, à plusieurs occasions.

Jusqu’à ce déjeuner en tête-à-tête, que je provoque en ce début d’avril 2018, pour passer enfin du temps avec France, et comprendre la trajectoire, les choix et les rêves de cette vigneronne en devenir.

France a très tôt exprimé son désir de s’évader de ce milieu vigneron dans lequel elle a grandi, certes, mais avec une certaine distance. Pour des raisons essentiellement logistiques, Paul et France ont ainsi passé beaucoup de temps chez leurs grands-parents, et peu dans les pattes de Pierre et Catherine, occupés à construire un petit navire. C’est ensuite en internat que France découvre les joies d’une certaine indépendance d’esprit, tout en savourant le cocon familial retrouvé lors de weekends devenus sacrés.

Aussi, quand je lui parle des vignes ou du chai, France a certes une connaissance et une familiarité sans équivoque aucune, en comparaison de n’importe quel amateur de vin, mais elle reconnaît qu’elle a été finalement assez tenue à distance de toute la partie production du domaine familial.

En revanche, elle n’a pas échappé aux multiples salons de France et de Navarre, et a même très tôt goûté aux joies de l’export.

Paradoxe d’une entreprise familiale : il est plus facile de cloisonner le travail et la vie de famille sur place, qu’en déplacements.

Le prochain voyage ? « Un tour de France ! Je veux mieux connaître mon pays, mes racines ! »

Le goût du vin, des rencontres, de l’humain que tout cela provoque, France semble l’avoir depuis toujours ; aussi c’est avec passion qu’elle se lance dans de grandes études, avec la conviction qu’elle y viendra un jour, au vin, mais qu’elle a le temps… Son bac scientifique en poche, elle s’inscrit en prépa littéraire : hypokhâgne et khâgne, option latin et théâtre. Voilà des années déjà que France dévore les biographies de metteurs en scène et qu’elle se régale de la scène vivante à Paris, où elle s’est installée, pas encore majeure, dans ce studio minuscule du 18èmearrondissement.

Elle se spécialise ensuite dans la mise en scène et la gestion des spectacles, avec, jalonnant son parcours, des rencontres bouleversantes. De celles que l’on nomme après coup, âmes-sœurs, ou mentors.

Mais, une fois la perspective de la vie professionnelle se rapprochant, et ce goût de l’humain, ce besoin de donner du sens à son quotidien, de la valeur aux choses, France sent poindre les difficultés… et le besoin d’authenticité se réveiller. Il est beau ce monde de la culture, mais il peut être terriblement ingrat.

Le goût du jeu, des costumes et de la scène.

C’est pendant les vendanges 2017 qu’elle a cette discussion avec son père : de celle où l’on met à plat ses doutes, ses désirs, ses rêves aussi.

Revenir dans les vignes ? Ni Pierre ni Catherine ne veulent imposer quoique ce soit : Paul a déjà fait son choix, il y a près de deux ans, France décide de couper la poire en deux. Pour cette année, elle s’inscrit en licence de metteur en scène, pour ne pas lâcher tout ce qu’elle a mis en place depuis son arrivée à Paris. En parallèle, elle s’implique de plus en plus au domaine : elle revient pour les gros travaux, comme la taille ou l’ébourgeonnage, et elle suit la commercialisation parisienne en participant à des salons et dégustations où sa mère lui laisse petit à petit la place.

Et surtout, dès la rentrée 2018, elle va suivre les cours à distance du BTS viti-oeno de Bourgueil. Un choix qui doit lui permettre de rester libre et de voyager, pour se former à l’export ou faire des stages chez d’autres vignerons.

La curiosité qui l’anime depuis toujours est bien là : voir ce qui se fait chez les autres, dans d’autres régions, dépasser le cercle…

Il ne devrait pas être trop dur de trouver une place ici ou là.

Car France a conscience de faire partie d’une grande famille :

Si un jour j’ai un gros chagrin d’amour, je sais que je peux aller une semaine chez Bénédicte, chez Agnès, chez Blandine* !

Elle qui a passé ses lendemains de Beaujolais nouveaux aux côtés de figures emblématiques de l’univers du vin nature (Pompon, Toto… pour ne citer qu’eux) est aussi une jeune femme de son temps, qui ne se fait pas d’illusion sur le fait que ses camarades de promo s’enivrent au redbull-vodka, mais qui a l’envie, la foi et l’espérance de faire se croiser les mondes, de ne pas rester planquée dans sa bulle, quelle qu’elle soit.

Et c’est ce qu’elle fait, en étant à la programmation du Dezing, un festival culturel qui accompagne désormais la célèbre « Beaujoloise », en organisant des Portes ouvertes au domaine familial sous forme d’une pièce en 4 actes (véridique ! Toutes les infos ) ou en lançant les grands travaux de l’ancien chai pour le transformer en… résidence d’artistes.

France… une femme qui porte à merveille son prénom, dont l’étymologie est loin d’être simple, mais qui, après quelques glissements sémantiques, signifierait « homme libre ».

De belles auspices… et une belle route à poursuivre.

En pleine saison de taille, hiver 2018 : France, Pierre et Paul Breton.


N.B. : Et quid de ce nom « Breton » ? Nulle origine celte ici, mais l’indice du métier de l’un de ses ancêtres, via ce petit nom donné au cépage local qu’est le Cabernet… Franc.


*Trois vigneronnes proches de la famille, des tantes par adoption : Bénédicte, du Château Moulin Pey-Labrie à Fronsac, Agnès Foillard à Morgon, Blandine du Mas Foulaquier au Pic Saint-Loup !

2 Responses to “Des planches de théâtre aux vignes… sans oublier d’être libre. Portrait de France Breton.

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