Château Mangot, ce lieu où l’on se sent si bien.

[REPORTAGE + DÉGUSTATION]

Karl n’avait qu’un quart d’heure à me consacrer. Je débarque en pleines vendanges, on est jeudi, il est 17h, et, même si on avait rendez-vous, ce n’est vraiment pas le moment.

Il est débordé, je suis fatiguée, ça semble mal barré.

2h plus tard, je remonte à bord de mon combi, un sourire immense et les yeux humides.

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Le Château Mangot, avant d’être une histoire de famille, c’est un vignoble historique, qui au fil des siècles et des successions, s’est vu démantelé et éclaté en plusieurs propriétaires.

C’est la maman de Karl qui, en attendant le fiston pas encore rentré de son tour des vignes, me raconte un peu l’histoire du domaine, et de sa famille. Ses parents ont eu l’opportunité de racheter quelques unes de ces parcelles classées, puis, avec son mari, après chacun une carrière loin du vignoble, ils font le pari fou de tout lâcher, de reprendre l’exploitation (entre 1984 et 1989), et de terminer ce travail de reconstitution du vignoble Mangot.

Des décennies de labeur, d’épargne et de patience.

Mais quel résultat !

Alors que la plupart des vignerons de Saint-Emilion ont des parcelles aux quatre coins de l’appellation, la famille Todeschini est l’une des rares à avoir toutes ses vignes d’un seul tenant, avec le château et le site d’exploitation en son coeur. Un beau morceau qui plus est, 34 hectares. Non seulement c’est pratique et ça évite pas mal de déplacements, mais c’est aussi un atout de taille pour un vignoble entièrement travaillé sans intrant chimique.

Quand Karl me rejoint, on commence à se diriger vers la cuverie, pour une visite en bonne et due forme. Mais il s’interrompt soudain, fait demi tour et m’explique : « Les cuves, le barriques, tu reviens les voir quand tu veux. Aujourd’hui, c’est les vignes qu’il faut aller voir ! »

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L’un des meilleurs spots pour admirer la propriété. #onestbienpeudechose

Me voilà donc entre deux rangs de vigne, la main dans le sol à m’extasier de la souplesse de la terre, et des morceaux d’huîtres qui remontent à la surface. Ici, le terroir est exceptionnel, géologiquement fascinant. Et la famille l’a bien compris. Les Todeschini suivent la méthode Cousinié, un monsieur qui défend une approche globale des sols, avec des études pédologiques (en gros, ça consiste à analyser en profondeur les sols pour en comprendre le fonctionnement racinaire, et non juste la surface). Si l’on suit cette philosophie, seulement 30 % du travail de la vigne concerne les sols, et les 70 % restants sont pour la feuille*. Et Karl de résumer : « On y touche le moins possible [au sol] ». Et de s’amuser « On pourrait aussi dire que Mangot, c’est 300 tonnes de fumier par an. Mais attention, pas n’importe quel fumier, je suis très strict sur la provenance** ! »

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« Là, la vigne a décidé de lâcher une grappe. C’est comme ça, il faut l’accepter, la laisser faire ». (#darwin #laloiduplusfort)

Ils ne se disent pas bio, ni en biodynamie, ils ne veulent pas enfermer leur travail sous des règlementations et des étiquettes. Pourtant, depuis 2008, ils ont mis en place un suivi analytique des pesticides, que ce soit dans les sols, les eaux souterraines… et les vins. Plutôt que de balancer au consommateur un joli logo, ils préfèrent prendre le temps d’expliquer, d’échanger, et de faire déguster.

Et de fait, la dégustation des vins en cours de vinification qui s’ensuit me laisse sur le carreau. Je suis loin, très loin, d’être en mesure d’analyser le vin à ce stade… mais je suis scotchée par les parfums exaltés par ces premiers échantillons. L’un d’eux me provoque une vive émotion. Ce n’est plus du jus de raisin, ce n’est pas encore du vin à proprement parler, mais c’est déjà sublime. C’est gourmand et complexe, c’est chaleureux et intrigant, c’est… dur de recracher.

Je serais vraiment curieuse de déguster cette chose dans un an. Histoire de confirmer (ou non) cette sensation inouïe.

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Chaque échantillon dégusté se rapporte à un bout de parcelle… Un vrai jeu de piste.

En fait, tout leur travail peut se résumer à ça : sublimer cet atout incroyable qu’est leur terroir, donner à voir, à sentir et ressentir la personnalité de chacune de leur parcelle. 

Là-dessus, Karl s’emballe, le rouge lui monte aux joues, il parle de plus en plus vite. C’est son dada : exprimer dans ses vins les caractéristiques propres de chaque sol, de chaque altitude, de chaque cépage.

S’il pouvait faire une cuvée propre à chaque pied de vigne… J’exagère ? Peut-être. Peut-être pas.

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Joueur, Karl me fait choisir une barrique, puis me sort son plan de chai, pour m’indiquer exactement de quel bout de parcelle provient le vin sélectionné.

Il en rit « Avec mon frère on est super chiants là-dessus. On veut tellement suivre la traçabilité de chaque grain de raisin, que ça rend parfois les choses horriblement compliquées en vinification ».

Yann, le frangin en question, qui nous rejoint un peu plus tard, est en effet à 100 % dans cet état d’esprit. Lui qui est en charge de toutes les vinifications – de l’encuvage au pressurage – (entre autres missions, hein, ici on est polyvalent), consacre aussi une grande partie de son temps à démontrer aux clients professionnels et particuliers en quoi les vins du Château Mangot, c’est une singularité, un goût unique, celui de ces sols, travaillés avec amour depuis des générations, et de raisins vinifiés ensuite avec un savoir-faire et une humilité dignes des plus grands.

Il y a quelques années, 8 cavistes seulement proposaient leurs vins en France. Aujourd’hui il y en a près de 90. À cette clientèle il faut ajouter également les hôtels et restaurants, aujourd’hui portés à une soixantaine, et l’export, qui maintient 50 % des ventes. Sans oublier la présence sur divers salons ainsi qu’au domaine, avec plus de 4000 visiteurs par an…

Un travail de fourmi, mais la qualité des vins parle d’elle-même. Avec une telle rigueur et un tel terroir, les Todeschini pourraient prétendre à devenir Grand Cru classé. Ça ne semble pas être au programme.

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Après un tel travail d’expression du terroir et de respect du raisin, il serait dommage de camoufler le vin… Les bois choisis et la chauffe pratiquée sont également rigoureusement étudiés par la famille.

Deux frangins, une complicité et un respect énorme. En fait, une fois que ça y est, on est dans le vif du sujet, qu’on oublie leur carrure de rugbymen et leur charisme assez intimidant, on se sent en famille. Une très jolie famille, qui se retrouve réunie au travail par choix, et par passion.

J’aurais pu commencer par ça d’ailleurs : à peine trentenaires, Karl et Yann ont déjà beaucoup voyagé, et oeuvré dans d’autres propriétés en France et dans le monde. Ils restent discrets là-dessus, mais ils sont aujourd’hui également consultants pour des domaines en Toscane, où Karl se rend au moins 8 fois par an. Et quand j’essaie de le faire un peu parler de ces fonctions, il part au quart de tour, aussi passionné et investi que pour le vignoble familial, qui passe pourtant en priorité.

Espiègle, joueur, on sent qu’il lui serait impossible de faire quelque chose sans amour. Entier.

Des envies, des idées, des projets. Les pieds sur terre, l’esprit déjà loin…

À les écouter, tout est possible, toujours.

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Plus qu’une visite, plus qu’une dégustation, une rencontre inspirante, une émotion – humaine et sensorielle – qui emmène loin.

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Merci Pierre, Johan et Emmanuel pour cette recommandation.

Merci messieurs Todeschini pour ce partage.

P.S. : Et en plus, ils pratiquent une politique de prix plus qu’abordables… Vins à partir de 11,50 € en Castillon, et à partir de 20-25 € pour ceux en terroir Saint-Émilion.


*Comprendre par cela « qu’un sol, vivant et sain, qu’on respecte, s’autosuffit, et ne nécessite normalement pas d’amendement chimique, d’engrais etc. Il faut le respecter comme un support physique et nutritif, le travailler avec parcimonie pour éviter de l’user… Le fumier est un apport à la fois physique et nutritif à long terme. Quant au travail sur feuille, c’est de la micro nutrition, loin des apports azotés « mal venues » : on travaille sur des préparations homéopathiques d’oligo éléments : Calcium, Bore, Magnésium, Silice… dans le seul but d’accompagner le végétal selon ses besoins à chaque stade végétatif, et selon la climatologie… On cherche un épanouissement du végétal, un renforcement de son système de défense naturelle, pour minimiser les maladies et attaques cryptogamiques (mildiou etc.), mais aussi du préventif à long terme… En somme, ce n’est que du bon sens paysan ! Mieux vaut prévenir que guérir, plutôt que d’être fataliste : je suis malade, je me soigne… Chercher à comprendre pourquoi je suis malade et mettre toute les chances de mon côté pour anticiper…« . Merci Yann pour le complément d’information 😉

**En l’occurence, sélection stricte et visites des élevages.


Pour en lire davantage sur leur philosophie, voici le lien de leur tout nouveau site Internet.


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5 Responses to “Château Mangot, ce lieu où l’on se sent si bien.

  • Magique! Bravo! Merci 🙂

  • Pujol serge
    10 mois ago

    Aurelie
    Ta passion pour les vins et ici pour la culture des sols sont tres instructifs. Vu d ici – lezignan- les bordelais sont de grands consommateurs de produits phytosanitaire sans doute plus expose a l ambiance maritime.De trouver des producteurs qui travaillent avec le bon sens paysan me rassure .
    C est tres bien d avoir su denicher ce type de producteur qui pratique des prix raisonnables.
    Tb le combi qui s ouvre sur le domaine.A bientot en minervois ou corbieres….je commence a tailler mes parcelles….je suis au Paradis…..puisque tel est le nom…cadastral
    Je t embrasse
    Serge

    • Merci Serge ! Si mes découvertes permettent à d’autres vignerons de s’ouvrir à d’autres terroirs, et d’ouvrir les yeux sur les bonnes pratiques derrières les mauvaises réputations… Je suis ravie ! J’espère à très vite au Paradis minervois 😉

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